Pourquoi une forêt est-elle souvent mieux organisée qu’une entreprise ?
Et si la nature avait quelque chose à nous apprendre sur notre manière de travailler ensemble ?
Il suffit parfois de s'arrêter quelques minutes dans une forêt pour observer quelque chose d'assez étonnant.
Tout semble être à sa place.
Les arbres ne sont pourtant pas alignés. Ils ne font pas tous la même taille. Certains sont jeunes, d'autres ont plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines d'années. Certains poussent rapidement, d'autres prennent leur temps. Certains ont besoin de lumière, d'autres vivent très bien à l'ombre.
Personne ne semble leur avoir distribué de fiche de poste.
Et pourtant, tout cela fonctionne ensemble.
Il y a de la compétition, certainement. De la coopération aussi. De la naissance, de la croissance, du déclin, de la mort et de la transmission.
Une forêt est un système vivant.
Et peut-être est-ce justement là que commence la réflexion.
Car nous avons créé des entreprises extraordinairement organisées : des organigrammes, des procédures, des objectifs, des indicateurs, des réunions, des fiches de poste…
Alors pourquoi avons-nous parfois tant de mal à y faire travailler les êtres humains ensemble ?
Un arbre ne tient pas dans une fiche de poste
Dans une forêt, aucun arbre n'est enfermé dans une fonction.
Il pousse.
Il s'adapte à son environnement. Il évolue avec les saisons. Il grandit. Il se transforme. Et avec le temps, sa place dans l'écosystème évolue elle aussi.
Nous faisons pourtant souvent l'inverse avec les êtres humains.
Nous recrutons une personne pour un poste. Nous définissons ses missions, ses responsabilités, les compétences attendues.
Puis nous essayons de faire entrer cette personne dans le cadre que nous avons construit.
Mais un être humain peut-il réellement être contenu dans une fiche de poste ?
Bien sûr, une organisation a besoin de clarté. Il faut savoir qui fait quoi, quelles sont les responsabilités de chacun et vers quel objectif collectif on avance.
Mais une personne n'est pas une fonction.
Elle possède une histoire, une sensibilité, des compétences que nous n'avions pas forcément identifiées, des envies, des capacités d'adaptation et surtout une capacité à évoluer.
Ce qu'elle apporte aujourd'hui n'est pas nécessairement ce qu'elle apportera dans cinq ans.
Alors pourquoi organiser une entreprise comme si l'être humain devait rester exactement dans la case pour laquelle il a été recruté ?
Peut-être pourrions-nous plutôt considérer la fiche de poste comme un cadre de départ, et non comme une définition de la personne.
Un arbre ne pousse jamais seul
Regardons maintenant ce qui se passe autour de lui.
La croissance d'un arbre dépend de la lumière qu'il reçoit, de l'eau disponible, de la nature du sol, des autres végétaux qui l'entourent et des saisons qu'il traverse.
Il ne suffit donc pas de dire :
« Cet arbre ne pousse pas assez bien. »
Il faut aussi regarder dans quel environnement il pousse.
Cette question me semble particulièrement intéressante lorsqu'on l'applique au monde du travail.
Lorsqu'une personne perd sa motivation, lorsqu'une équipe s'essouffle ou lorsqu'un collaborateur ne donne plus le meilleur de lui-même, notre premier réflexe consiste souvent à chercher ce qui ne va pas chez lui.
Manque d'engagement.
Manque de motivation.
Manque d'ambition.
Manque de compétences.
Et si nous regardions parfois un peu plus loin ?
Dans quel environnement cette personne travaille-t-elle ?
De quoi dispose-t-elle pour accomplir son travail ?
A-t-elle suffisamment d'autonomie ? De reconnaissance ? D'espace pour proposer ? De confiance ?
Une même personne peut s'épanouir dans une organisation et s'éteindre dans une autre.
Comme une plante qui ne serait simplement pas au bon endroit.
La diversité n'est pas un problème à résoudre
Il suffit d'observer une forêt pour constater qu'elle n'est pas composée d'individus identiques.
Et c'est heureux.
Il y a des arbres hauts et des arbres bas. Des espèces qui aiment la lumière et d'autres qui préfèrent l'ombre. Des végétaux qui poussent vite et d'autres qui prennent beaucoup plus de temps.
Personne ne demande à un chêne de devenir un bouleau.
Personne ne reproche à une fougère de ne pas avoir la croissance d'un arbre.
La différence fait partie du fonctionnement de l'ensemble.
Dans nos entreprises, nous parlons beaucoup de diversité.
Mais sommes-nous réellement capables de l'accueillir ?
Car accueillir la diversité ne consiste pas seulement à faire travailler ensemble des personnes différentes.
Encore faut-il ne pas transformer leurs différences en défauts.
Nous comparons facilement.
Celui qui travaille plus vite.Celui qui parle mieux.Celui qui vend davantage.Celui qui semble plus ambitieux.Celui qui prend plus facilement la parole.
Et progressivement, nous pouvons finir par utiliser les qualités d'une personne comme étalon pour mesurer les autres.
Pourtant, la richesse d'un collectif ne vient pas du fait que chacun soit identique.
Elle vient précisément de ce que chacun apporte parce qu'il est différent.
Peut-être que la question n'est donc pas :
« Comment faire pour que tout le monde atteigne le même niveau ? »
Mais plutôt :
« Comment permettre à chacun de donner le meilleur de ce qu'il est ? »
Dans une forêt, l'âge n'efface pas la valeur
Il y a quelque chose d'autre que j'aime observer dans le vivant : le temps ne rend pas nécessairement les choses inutiles.
Un jeune arbre n'a pas la même fonction qu'un arbre ancien.
Et c'est justement ce qui est intéressant.
Le jeune apporte son énergie, sa croissance, sa capacité à occuper progressivement l'espace.
L'ancien a traversé des saisons.
Il a résisté aux sécheresses, aux tempêtes, aux changements de lumière. Il porte avec lui une expérience que le jeune arbre ne peut pas encore avoir.
Dans le monde professionnel, nous semblons parfois avoir oublié cette complémentarité.
Nous pouvons reprocher aux seniors de ne plus avoir la rapidité de la jeunesse.
Et, dans le même temps, reprocher aux jeunes de ne pas avoir l'expérience des anciens.
Comme si chacun devait posséder simultanément les qualités de tous les âges.
Et si nous regardions plutôt ce que chacun peut transmettre ?
L'expérience des uns.
L'énergie et le regard neuf des autres.
Les savoir-faire qui ont fait leurs preuves.
Les nouvelles façons de penser.
La transmission ne devrait pas être un mouvement à sens unique.
Les anciens transmettent leur expérience aux plus jeunes.
Mais les plus jeunes peuvent aussi transmettre ce qu'ils voient différemment, les outils qu'ils maîtrisent, les usages qui changent, les questions que les générations précédentes ne se posaient pas.
Dans le vivant, les générations ne sont pas là pour se remplacer immédiatement.
Elles se succèdent, se côtoient et participent ensemble à la continuité du système.
Et lorsque quelque chose disparaît, tout n'est pas perdu
Dans une forêt, une feuille tombe.
Une branche se casse.
Un arbre finit par mourir.
Et pourtant, ce qui disparaît participe encore à la vie de ce qui reste.
La matière retourne au sol. Elle se transforme. Elle nourrit.
Cette idée me semble particulièrement intéressante dans notre rapport au travail.
Nous avons parfois une vision très binaire de l'expérience :
réussite ou échec.
Un projet fonctionne ou il ne fonctionne pas.
Une personne est performante ou elle ne l'est plus.
Une expérience professionnelle est une réussite ou une erreur de parcours.
Mais la vie fonctionne-t-elle réellement comme cela ?
Une expérience qui se termine peut avoir transmis quelque chose.
Un projet abandonné peut avoir permis d'apprendre.
Une période difficile peut modifier profondément notre manière de travailler.
Et une personne qui quitte une entreprise laisse parfois derrière elle bien davantage que des tâches à redistribuer : des connaissances, des habitudes, des relations, une culture, une manière de faire.
Peut-être que tout ce qui se termine n'est pas nécessairement une perte.
Certaines choses cessent simplement d'exister sous une forme pour continuer leur chemin sous une autre.
Une forêt n'est pas organisée. Elle s'organise.
C'est peut-être finalement ce qui me fascine le plus.
Une forêt est profondément organisée.
Mais personne ne la dirige.
Il n'y a pas un arbre au sommet qui expliquerait aux autres comment fonctionner.
L'organisation naît des relations.
De l'interdépendance.
De la diversité.
Des cycles.
De l'adaptation.
Du temps.
Et peut-être que c'est là que le parallèle avec nos entreprises devient le plus intéressant.
Nous avons besoin de structures. De règles. De responsabilités. De cadres.
Mais un cadre ne devrait-il pas être au service du vivant plutôt que l'inverse ?
Nous cherchons souvent à mieux organiser les êtres humains.
Peut-être pourrions-nous parfois chercher à créer les conditions dans lesquelles ils peuvent mieux s'organiser eux-mêmes.
Une entreprise ne deviendra évidemment jamais une forêt.
Et ce n'est d'ailleurs pas souhaitable.
Mais elle pourrait peut-être s'inspirer de certaines de ses évidences.
Ne pas demander à chacun d'être identique.
Ne pas confondre une personne avec sa fonction.
Regarder l'environnement avant de juger celui qui y travaille.
Reconnaître la valeur de chaque génération.
Faire circuler la transmission.
Et accepter que le vivant évolue.
Peut-être que la vraie question est ailleurs
Je crois finalement que ce que la forêt peut nous apprendre n'est pas comment mieux gérer les autres.
Elle nous invite plutôt à regarder autrement notre manière d'être ensemble.
Parce qu'une forêt ne demande pas à chaque arbre de devenir un meilleur arbre.
Elle lui permet simplement de prendre sa place dans un ensemble plus vaste que lui.
Et peut-être que c'est aussi ce que nous cherchons, parfois, dans notre vie professionnelle :
pas nécessairement devenir meilleur que les autres,
pas nécessairement atteindre toujours davantage,
mais simplement trouver la place depuis laquelle nous pouvons pleinement contribuer.
Alors, lorsque nous regardons une forêt, peut-être pouvons-nous nous poser une question toute simple :
Et si une organisation réellement vivante ne cherchait pas à faire entrer les êtres humains dans des cases, mais à créer les conditions pour que chacun puisse y trouver sa place ?
C'est peut-être là que commence une autre manière de travailler ensemble.





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